Au Tchad, intégrer la fonction publique demeure pour une grande partie de la jeunesse diplômée l’objectif professionnel le plus recherché. Dans les familles, dans les établissements scolaires et jusque dans les universités, le statut de fonctionnaire continue d’incarner la réussite sociale. Une tendance qui interroge, alors que le pays peine à diversifier son économie et à offrir des perspectives d’emploi hors du secteur public. Pour Temoua Habmon, proviseur du lycée d’enseignement technique industriel de N’Djaména, cette préférence révèle les limites d’un système éducatif encore trop tourné vers l’attente d’un recrutement plutôt que vers la création de richesses.
Les chiffres confirment l’ampleur du défi. Selon les estimations modélisées de l’Organisation internationale du travail, publiées par la Banque mondiale, 42,3 % des jeunes tchadiens âgés de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2022. Un taux particulièrement élevé, qui traduit une insertion professionnelle difficile et un manque d’opportunités structurées. Dans ce contexte, la fonction publique apparaît comme un refuge : salaire régulier, stabilité, reconnaissance sociale. « Pour beaucoup de jeunes, devenir fonctionnaire reste le symbole de la réussite. C’est une sécurité dans un environnement où l’incertitude domine », confie Temoua Habmon.
L’entrepreneuriat, lui, reste une voie semée d’embûches. Les jeunes porteurs d’idées se heurtent à l’absence de financements adaptés, aux garanties bancaires difficiles à obtenir, au manque d’accompagnement technique et à des procédures administratives souvent complexes. À cela s’ajoute une peur de l’échec très présente, dans une société où l’entrepreneur est encore perçu comme quelqu’un qui prend des risques que peu peuvent assumer. Le système éducatif, de son côté, prépare davantage les élèves à chercher un emploi salarié qu’à en créer un. Les filières techniques et professionnelles, pourtant essentielles au développement économique, demeurent sous‑valorisées.
Pour Temoua Habmon, l’enseignement technique et professionnel constitue pourtant un levier stratégique majeur. Il permet d’acquérir des compétences pratiques dans des secteurs clés tels que l’électricité, la mécanique, le bâtiment, l’agriculture, la transformation agroalimentaire ou encore les métiers du numérique. Autant de domaines capables de générer des emplois qualifiés et de soutenir la création d’activités économiques. « Nous ne pouvons pas bâtir une économie solide sans techniciens qualifiés, artisans, agriculteurs modernes, industriels et entrepreneurs. Le Tchad a besoin de compétences directement mobilisables sur le marché du travail », insiste-t-il.
Le proviseur appelle à une réflexion nationale sur l’avenir de la jeunesse. Que se passerait-il si l’État suspendait les recrutements pendant cinq ans ? Quelles perspectives resterait-il aux jeunes diplômés ? Notre système éducatif prépare-t-il réellement les jeunes à produire, innover et entreprendre ? Donnons-nous à l’enseignement technique les moyens de jouer son rôle stratégique ? Autant de questions qui, selon lui, doivent guider les politiques publiques.
Temoua Habmon formule trois recommandations prioritaires. D’abord, faire de l’enseignement technique et professionnel un pilier de la politique nationale de l’emploi, en modernisant les établissements, en adaptant les programmes et en renforçant les partenariats avec les entreprises. Ensuite, mettre en place un dispositif national de soutien à l’entrepreneuriat des jeunes, afin de faciliter l’accès au financement et d’accompagner les porteurs de projets. Enfin, engager une réforme structurelle pour faire de l’enseignement technique un moteur de la création d’entreprises et de la diversification économique.
Pour le proviseur, le Tchad ne peut plus se contenter d’une jeunesse qui attend d’être recrutée. Le pays a besoin de jeunes capables de produire, d’innover et de entreprendre. La fonction publique restera un pilier, mais elle ne peut plus être l’unique horizon. « L’avenir du Tchad dépend de sa capacité à former une jeunesse qui crée de la richesse, pas seulement une jeunesse qui cherche un poste », conclut-il.

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