Accusations visant le chef de l’État à l’étranger, diplomatie tchadienne, démissions au sein du gouvernement, situation sécuritaire face à Boko Haram, libertés publiques, fermeture de la frontière avec le Soudan et tensions dans le secteur de l’éducation. Plusieurs sujets abordés par M. Gassim Chérif Mahamat, ministre de la Communication, Porte-parole du Gouvernement, avec nos confrères du Le N’Djam Post.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, comment vous portez-vous ?
Je me porte bien, surtout en cette période de Ramadan, qui est un moment d’apaisement, de prière et de bénédictions que je souhaite à tous les Tchadiens.
Récemment, un média français a révélé que le chef de l’État, le président Mahamat Idriss Déby Itno, aurait dépensé plusieurs centaines de milliers d’euros en espèces lors de ses séjours à Paris entre 2021 et 2026. Le parquet national financier s’intéresse désormais à ces dépenses. S’agit-il d’un acharnement ou le Tchad considère-t-il qu’il n’y a rien à cacher ?
Nous avons pris connaissance de l’article publié par Mediapart et, pour nous, il s’agit d’un non-événement. Lorsqu’un chef d’État se déplace à l’étranger, il y a un certain standing à respecter. Il ne peut évidemment pas séjourner dans des établissements modestes. Par ailleurs, ces accusations ne sont étayées par aucune preuve concrète. Quant à la coïncidence avec la récente visite du chef de l’État en France, nous ne pouvons pas établir de corrélation. Mediapart est un média d’investigation qui critique aussi des personnalités françaises. Toutefois, une question se pose : pourquoi les enquêtes à charge visent-elles si souvent des dirigeants africains ? Nos populations s’interrogent légitimement sur cette question : la morale politique appartient-elle uniquement aux pays occidentaux ? Personne ne détient le monopole de la transparence ou de la bonne gestion publique.
Le Tchad a renforcé ces dernières années sa coopération avec les Émirats arabes unis. Pourtant, la récente déclaration du président de la République exprimant sa solidarité avec l’Iran après la mort de l’ayatollah Ali Khamenei a suscité des interrogations. S’agit-il d’une diplomatie « tous azimuts » ?
Il faut replacer les choses dans leur contexte. Le président de la République a réagi à la mort d’un dirigeant d’un État souverain dans des circonstances qui ont choqué beaucoup de personnes attachées au droit international. Il s’est exprimé aussi en tant qu’homme. Un chef d’État reste un être humain avec des convictions et des émotions. Par ailleurs, dans une seconde séquence, il a également condamné les attaques visant certains pays du Golfe. Sa position est donc équilibrée. Le Tchad est un pays libre et souverain. Nous entretenons des relations diplomatiques avec de nombreux partenaires : les Émirats arabes unis, la France, mais aussi d’autres pays comme l’Iran. Cela ne signifie pas que nous devons renoncer à exprimer nos positions sur des questions internationales.
Après la démission du ministre de l’Enseignement supérieur Tom Erdimi, et celles d’autres responsables auparavant, certains observateurs évoquent des tensions dans l’entourage du chef de l’État. Partagez-vous cette analyse ?
La démission d’un ministre n’a rien d’exceptionnel. Cela se produit dans tous les pays du monde. Dans certaines circonstances, même un chef d’État peut démissionner. Concernant l’entourage du président, je n’ai pas d’éléments indiquant des frustrations particulières. Les ministres sont nommés pour appliquer un programme politique et chacun reste libre de continuer ou non sa mission. Dans toute organisation humaine, il peut exister des frustrations. Mais cela ne signifie pas qu’il y ait une crise.
Après une nouvelle attaque de Boko Haram dans la province du Lac, certains se demandent si la lutte contre ce groupe terroriste ne s’enlise pas. Le Tchad est-il en train d’échouer dans ce combat ?
Je tiens d’abord à exprimer la solidarité du gouvernement envers les familles des soldats tombés au combat. Boko Haram reste une menace dans la région du Lac Tchad, mais le pays contrôle la situation. Nos forces de défense et de sécurité sont déployées sur l’ensemble du territoire, y compris dans les îles du lac. Nous faisons face à une guerre asymétrique contre un ennemi mobile et difficile à identifier. Cela nécessite des moyens importants et une adaptation permanente. Malgré cela, le Tchad reste aujourd’hui un îlot de stabilité dans une région marquée par l’insécurité.
De nombreux Tchadiens s’inquiètent d’arrestations visant des activistes et lanceurs d’alerte. Est-il normal qu’en 2026 des citoyens soient interpellés ou détenus pendant plusieurs mois sans procès ?
Le Tchad n’est pas un État policier. C’est un État de droit dans lequel la justice est indépendante. Il peut arriver que certaines arrestations ne soient pas directement décidées par le pouvoir politique. Dans certains cas, des abus peuvent être commis par des agents. Mais chaque fois que cela se produit, la justice intervient et le gouvernement prend ses responsabilités. Le ministre de la Justice a d’ailleurs pris des mesures importantes, notamment l’interdiction des gardes à vue durant le week-end et le respect strict de la durée légale de 72 heures. Par ailleurs, il existe aussi beaucoup d’exagérations et de désinformation. On a par exemple parlé récemment de 25 journalistes tchadiens disparus. C’est totalement faux. À ce jour, aucun journaliste tchadien n’est porté disparu ni détenu dans les prisons de l’État.
Le gouvernement a récemment décidé de fermer la frontière avec le Soudan. Quelle est la raison de cette décision ?
Cette décision a été prise après plusieurs incursions de belligérants du conflit soudanais sur le territoire tchadien. Le gouvernement a donc décidé de fermer la frontière afin de protéger nos populations et nos forces de défense et de sécurité, et d’éviter que le conflit ne se propage au Tchad.
Le gouvernement a suspendu les salaires de certains enseignants après leur grève. Cette décision ne risque-t-elle pas d’aggraver les tensions sociales ?
Il faut préciser que cette grève n’a pas été suivie par l’ensemble des syndicats d’enseignants. Elle a été initiée par une section locale qui s’est désolidarisée du cadre de dialogue tripartite entre le gouvernement, les syndicats et le patronat. Le gouvernement respecte les engagements pris dans ce cadre de concertation. Par ailleurs, il faut rappeler que les enseignants tchadiens figurent parmi les mieux rémunérés de la sous-région. Les discussions se poursuivent pour trouver des solutions durables dans le respect du dialogue social.
Est-ce normal, monsieur le ministre, qu’en 2026, des citoyens se fassent kidnapper en rentrant de la mosquée ou soient détenus plus de six mois sans procès équitable ?
Il arrive, il faut le reconnaître, que certaines personnalités de l’appareil sécuritaire procèdent à des arrestations extrajudiciaires. Mais à chaque fois, le gouvernement assume ses responsabilités et la justice reprend les choses en main.
Concernant les rumeurs sur la disparition de journalistes tchadiens, je tiens à préciser qu’aucun journaliste n’a disparu ni n’est détenu dans les prisons de l’État tchadien. Ce sont des fake news, de la désinformation orchestrée par des activistes à l’international pour discréditer le gouvernement.
Comment réagissez-vous face aux critiques et aux informations diffusées sur les réseaux sociaux ?
Nous ne pouvons pas répondre à toutes les critiques ou rumeurs. Les réseaux sociaux ont donné à chacun l’impression d’être spécialiste en tout : communication, économie, travaux publics, transports… Cette démarche n’est pas intellectuellement valable. Je suis parfois étonné de l’influence que certaines personnes exercent en diffusant des idées sur tous les sujets.
Quelle est la position du président Mahamat Idris Déby Itno sur la dette africaine ?
Le président est profondément panafricaniste et patriote. La question de la dette n’est pas nouvelle : elle existe depuis l’indépendance des pays africains. Thomas Sankara disait déjà dans les années 80 : « Si nous payons la dette, nous allons mourir. Si vous payez la dette, vous n’allez pas mourir. »
La dette agit comme un étau qui empêche nos pays de se développer. Une grande partie de nos richesses part à l’étranger, ce qui limite nos capacités à construire des écoles, des routes, des hôpitaux et à investir dans l’humain. Ce mécanisme est injuste pour nos populations.
Pourquoi le président s’est-il exprimé dans le contexte du Ramadan ?
Le Tchad est un pays à la fois musulman et chrétien. Le président s’est adressé à la population tchadienne dans ce contexte particulier. Il est légitime qu’un chef d’État adapte ses prises de position diplomatiques à l’opinion publique nationale, comme le font d’autres dirigeants lorsqu’ils mènent des opérations militaires ou s’adressent à leur électorat.
Quelle est la situation sécuritaire actuelle au Tchad ?
Le Tchad maintient la sécurité sur l’ensemble de son territoire. Nos forces de défense et de sécurité sont présentes partout, y compris dans la zone du lac Tchad et ses îles. Nous contrôlons tout le territoire national.
Récemment, un média français a révélé que le chef de l’État, Mahmoud Idriss Déby, aurait dépensé plusieurs centaines de milliers d’euros en cash lors de ses séjours à Paris entre 2021 et 2026. Le parquet national financier s’y intéresse, en lien avec l’affaire des costumes. Est-ce un acharnement ou un non-événement ?
Nous considérons que c’est un non-événement. Lorsqu’un chef d’État se déplace, il y a un certain standing à respecter. Il ne peut pas descendre dans un hôtel bas de gamme. Les accusations ne sont pas étayées par des preuves concrètes.
Mediapart est un média indépendant qui enquête aussi sur des personnalités françaises. Mais nous nous interrogeons : pourquoi ces enquêtes visent-elles si souvent des chefs d’État africains ? Est-ce une forme de domination ou de dénigrement ? Mahmoud Idriss Déby est un homme intègre, et il est légitime de se demander pourquoi la justice d’un autre pays chercherait à mettre en cause un chef d’État souverain.
Certains estiment qu’il y a un deux poids, deux mesures : les pays du Golfe dépensent aussi énormément en France sans être inquiétés. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, il y a un deux poids, deux mesures. Les pays du Golfe ou d’autres pays riches ne sont pas épinglés. Pourtant, la corruption et les détournements ne sont pas l’apanage des pays africains.
Au Tchad, nous avons mis en place une agence indépendante de lutte contre la corruption, qui enquête dans toutes les institutions, y compris la présidence et le gouvernement. Le chef de l’État a placé la transparence et la bonne gestion des deniers publics au centre de son programme politique. Personne n’a le monopole de la morale politique.
Le président a récemment exprimé sa solidarité avec le peuple iranien et l’ayatollah Ali Khamenei, tué par des frappes. Cette déclaration a surpris au niveau national et international. Est-ce une diplomatie tous azimuts ?
Le chef de l’État a été choqué par la mise à mort de l’ayatollah Khamenei, comme beaucoup de dirigeants à travers le monde. C’était une violation du droit international et il s’est exprimé aussi en tant qu’homme, pas seulement comme chef d’État.
Dans une deuxième séquence, il a également condamné les attaques de l’Iran contre certains pays du Golfe (Qatar, Émirats arabes unis, Bahreïn). Sa position est donc équilibrée : elle ne remet pas en cause nos bonnes relations avec les Émirats arabes unis, mais affirme l’indépendance et la souveraineté du Tchad. Le président défend le respect du droit international et parle d’abord à la population tchadienne, dans un contexte marqué par le Ramadan, avant de s’adresser à l’étranger. C’est une démarche légitime et cohérente.
Sur le plan national, plusieurs démissions ont eu lieu récemment : celle du ministre d’État chargé de l’Enseignement supérieur, Dr. Tom Erdimi, celle du ministre Chérif Mahmad Zène, et auparavant celle du directeur de cabinet du chef de l’État, Abdoulaye-Sabour Fadoul. N’y a-t-il pas un problème dans l’entourage du président ?
La démission d’un ministre n’a rien de choquant ni d’incongru. Cela arrive dans de nombreux pays, et parfois même des chefs d’État démissionnent. Il ne faut pas y voir systématiquement un problème d’entourage ou de frustration des cadres. Les démissions peuvent être liées à des choix personnels, à des raisons politiques ou à des considérations de carrière. Le fonctionnement de l’État continue et ces départs ne remettent pas en cause la stabilité du gouvernement.
Une attaque de Boko Haram a récemment frappé la province du Lac. Malgré plusieurs opérations militaires, la menace semble persister. Le Tchad est-il en train d’échouer dans sa lutte contre cette organisation terroriste ?
Nous exprimons nos condoléances aux familles endeuillées et notre solidarité aux blessés. Le chef de l’État s’est exprimé immédiatement en tant que président et chef suprême des armées. Boko Haram continue d’opérer à la lisière du Tchad, mais nous contrôlons la situation. Nos forces de défense et de sécurité sont présentes sur tout le territoire, y compris dans la zone et les îles du lac Tchad.
Le terrorisme ne peut pas être éradiqué par une baguette magique. C’est une guerre asymétrique : l’ennemi utilise des moyens modernes comme les drones. Nous adaptons constamment nos stratégies, avec l’appui de nos services de renseignement. Le Tchad reste un îlot de stabilité dans une région marquée par l’insécurité et la présence de groupes jihadistes.
Les activistes et lanceurs d’alerte dénoncent une dégradation du climat sécuritaire, avec des arrestations extrajudiciaires. Est-il normal qu’en 2026 des citoyens soient détenus plus de six mois sans procès équitable ?
Le Tchad n’est pas un État policier, mais un État de droit avec une justice indépendante. Il arrive que certaines personnalités de l’appareil sécuritaire procèdent à des arrestations extrajudiciaires, mais le gouvernement assume ses responsabilités et la justice reprend les choses en main.
Le ministre de la Justice a pris des mesures pour encadrer les gardes à vue, qui ne doivent pas excéder 72 heures et ne pas se dérouler le week-end. Il veille au respect des droits des citoyens.
Cependant, il faut rappeler que certains activistes ou lanceurs d’alerte diffusent des informations erronées, des fake news, qui peuvent nuire à la cohésion sociale et discréditer le pays.
Par exemple, la rumeur de la disparition de 25 journalistes tchadiens est totalement fausse. Aucun journaliste n’a disparu ni n’est détenu par l’État. C’est une désinformation orchestrée à l’international pour discréditer le gouvernement.
Entretien réalisé par nos confrères du Le N’Djam Post (Nous nous excusons par avance pour d’éventuelles erreurs de transcription de cette interview, tout en veillant à en préserver le fond).

